5
Les rayons de soleil entraient à flots dans la chambre à coucher de David à travers la baie vitrée. Il s’étira ; dans cette tiède lumière matinale, il se sentait paresseux et détendu. Il ouvrit les yeux. Un oiseau chantait, et il voyait les pins bien verts se profiler sur le ciel bleu et clair. Il aurait dû exulter. Au lieu de cela, il se sentait envahi d’un sentiment de perte. Impression qui sans le submerger était suffisamment réelle pour l’affecter.
Il alla s’asperger le visage d’eau froide, dans la salle de bains, puis il se lava les dents et se rasa. De retour dans la chambre, il se livra à des exercices de musculation devant le grand miroir. Il aimait voir ses muscles jouer, s’étirer, se contracter. Lorsqu’il commença à être en sueur, il passa à des étirements pour se désengourdir les jambes. Après quoi, il enfila un short, un t-shirt et des chaussures de jogging.
Sa maison se trouvait au bord d’une route de cinq kilomètres et demi qui faisait le tour de la colline et revenait jusqu’à sa porte. Son entraînement matinal le faisait passer au milieu de parties boisées et au pied d’autres maisons récentes. Il n’était pas le seul à courir, et il salua de la tête les quelques joggers qu’il croisa. Cette course était devenue un rituel quotidien, depuis cinq ans. Son organisme avait subi, au fil des années, les conséquences de la nature sédentaire de son travail.
À trente ans, il avait pris conscience que son corps se ramollissait et il s’était donc remis à soulever la fonte et à courir, dans une tentative pour retrouver les muscles de sa jeunesse.
Il était neuf heures. Il avait dormi plus tard que d’habitude, mais c’était sans importance. Il ne plaidait pas, aujourd’hui, et il n’avait pour le moment aucun dossier urgent en dehors de l’affaire Seals.
À mi-chemin, il rattrapa une jolie fille qui courait devant lui. Elle lui fit penser à Valérie Dodge. La jeune femme lui avait laissé une étrange impression. La manière mystérieuse dont elle avait mis fin à leur soirée y était peut-être pour quelque chose. À moins que ce ne fût ce mélange de passion et de retenue qu’elle avait manifesté pendant qu’ils faisaient l’amour qui avait attisé son désir. Elle l’avait serré très fort contre elle, dans le lit ; puis, au moment où il pensait qu’elle allait s’abandonner complètement elle s’était brusquement tendue, comme si elle battait psychologiquement en retraite par rapport à l’acte auquel elle se livrait. Chose qui l’avait désarçonné, mais aussi séduit et qui suggérait un mystère derrière ces yeux bleus, sous l’enveloppe de ce corps mince qu’il tenait dans ses bras.
David accéléra sur les derniers quatre cents mètres. Il prit une douche et s’habilla. Il avait décidé de ne pas attendre que Valérie Dodge l’appelât. Il allait se mettre à sa recherche.
*
« Ici le comité de campagne Bauer.
— J’aimerais parler à Joe Barrington, s’il vous plaît.
— Lui-même.
— Ah ! Joe, ici David Nash.
— Sacrée réception hier au soir, Dave. Transmets un million de remerciements à Greg.
— Je suis content que ça se soit bien passé.
— Le sénateur était vraiment satisfait.
— Parfait. Écoute, Joe, je t’appelle pour te demander une information. C’est toi qui as aidé Greg à établir la liste des invités, n’est-ce pas ?
— Bien sûr. Que puis-je faire pour toi ?
— J’ai rencontré une femme, à cette soirée. Elle s’appelle Valérie Dodge. Grande, vingt-cinq-vingt-six ans, blonde. J’ai promis de lui donner une réponse sur un problème légal dont elle m’a parlé, et je ne retrouve pas son numéro de téléphone. J’ai appelé les renseignements, mais ils ne la connaissent pas.
— Pas de problème. Donne-moi un instant, que j’aille chercher cette liste. »
Joe Barrington reprit le combiné une minute plus tard. « On dirait que je ne peux rien faire pour toi, Dave. Il n’y a personne de ce nom sur la liste. Est-elle venue avec quelqu’un ?
— Non, elle était seule.
— C’est bizarre. Je suis certain que tous les invités figuraient bien sur la liste. Evidemment, Greg peut l’avoir invitée à titre personnel. Ou le sénateur. Veux-tu que je vérifie ?
— Tu ferais ça ?
— Pas de problème. Ça risque seulement de prendre deux ou trois jours. On est un peu débordés, ici.
— Pas de problème. Rien ne presse. Elle va probablement me rappeler d’ici un jour ou deux.
— Remercie encore Greg. N’oublie pas. Le sénateur lui enverra lui-même un mot, mais pas avant quelques jours sans doute.
— Je le lui dirai. Merci encore. »
David raccrocha et s’enfonça dans son fauteuil. Il n’y avait de Valérie Dodge ni dans l’annuaire ni sur la liste. Ce n’était peut-être pas son vrai nom. Si elle était mariée, elle avait pu lui en donner un faux. Il lui fallait la revoir. Plus elle devenait mystérieuse, plus il en ressentait le désir. Il ferma les yeux et pensa aux divers moyens qu’il pouvait utiliser pour remonter la piste de l’inconnue. À l’heure du déjeuner, il n’en avait encore trouvé aucun.
Ortiz entendit Ron Crosby entrer dans sa chambre d’hôpital. Il tourna la tête vers la porte. Ce simple geste lui coûta beaucoup d’efforts. Ses yeux au beurre noir et le pansement sous lequel disparaissait son nez lui donnaient l’air d’un boxeur qui vient de perdre par K.-O. Les élancements, dans sa tête, n’avaient pas cessé, et son nez cassé lui faisait encore plus mal.
« Alors, Bert, prêt à retourner au boulot ? » lui demanda Crosby.
Ortiz savait que son collègue ne cherchait qu’à lui remonter un peu le moral, mais il était incapable de sourire.
« Est-ce qu’elle est… ? demanda-t-il d’une voix fatiguée.
— Morte. Oui. »
Le policier ne fut pas surpris. Ron était le premier à le lui confirmer, mais il le savait déjà.
« Es-tu en état d’en parler, Bert ? » demanda Crosby, tirant à lui une chaise métallique grise pour s’asseoir à côté du lit.
Ce n’était certes pas la première fois qu’il venait interroger le témoin d’un homicide dans une chambre d’hôpital, au bout de quinze ans dans la police, dont huit passés à la criminelle. Les choses étaient différentes, cependant, lorsque le témoin était non seulement un collègue, mais un ami.
« Je vais essayer, répondit Ortiz, mais j’ai du mal à tout remettre en ordre.
— Je sais. Tu as eu un traumatisme crânien. D’après le médecin, tu vas avoir du mal à te rappeler ce qui s’est passé pendant quelque temps. »
Ortiz parut effrayé, et Ron leva la main. « Pendant quelque temps seulement, Bert. Il dit que la mémoire revient progressivement et qu’à la longue tu te souviendras de tout. Je n’aurais probablement pas dû venir aussi tôt, mais étant passé voir comment tu allais, je me suis dit que j’allais en profiter pour te cuisiner un peu.
— Merci d’être venu, Ron. »
Ortiz ferma les yeux et reposa sa tête sur l’oreiller. Crosby changea de position sur sa chaise. Il était petit, pour un policier, un mètre soixante-dix, mais il avait un grand buste, et des épaules larges qui dépassaient de chaque côté du dossier. Il s’était engagé dans la police peu avant trente ans, après avoir passé plusieurs années dans l’armée. Il avait eu quarante-deux ans en février dernier et le gris commençait à l’emporter sur le noir dans sa chevelure qui s’éclaircissait.
« Sur le meurtre lui-même, je ne me rappelle rien. Je me souviens vaguement d’un motel, mais c’est tout. Ah ! si, la voiture, ajouta-t-il, soudain pris d’espoir. C’était une Mercedes. Beige, je crois. »
Cet effort l’avait épuisé, et sa tête roula comme un ressort en bout de course.
« Tu n’aurais pas repéré le numéro d’immatriculation ou… ?
— Non, il ne me semble pas. Mais tout ça est tellement brumeux… »
Crosby se leva.
« Je vais te laisser. Il faut que tu te reposes. Je ne veux pas t’embêter davantage.
— Non, ça va, Ron. Je… » Ortiz s’interrompit. Quelque chose le troublait. « Ryder, qu’est-ce qu’il en pense ? demanda-t-il au bout d’un moment. Je veux dire, est-ce qu’il n’estime pas que je… ?
— Il n’en pense rien du tout. Personne n’en pense quoi que ce soit, Bert. On ne sait même pas ce qui est arrivé. »
Le blessé porta les doigts à sa figure et les fit courir sur le chaume court qui couvrait ses joues. Il se sentait épuisé.
« Et si tout était de ma faute ? Tu comprends, il m’avait mis avec Darlene parce que c’était une nouvelle, et si jamais… »
Il n’acheva pas sa phrase.
« Tu as déjà assez de soucis comme ça sans commencer en plus à t’apitoyer sur toi-même. Tu es un bon flic, comme tout le monde le sait. Pour le moment, occupe-toi d’une seule et unique chose : retrouver la mémoire.
— Ouais, d’accord. C’est simplement que…
— Je sais. À bientôt, d’accord ?
— D’accord. Merci encore d’être venu. »
La porte se referma et Ortiz resta plongé dans sa méditation. Les calmants qu’on lui avait administrés le laissaient somnolent, sans faire disparaître complètement la douleur, toutefois. Ils la rendaient juste supportable. Il ferma les yeux et vit Darlene. Quelle casse-pieds ! Et gamine, avec ça. Avait-il déconné parce qu’il était alors furieux contre elle ? Il aurait bien aimé retrouver ses souvenirs. Il tenait certes à remettre la main sur le tueur mais, plus que tout, il lui fallait savoir si la jeune femme était morte par sa faute ou non.